JON BATISTE AU DUC DES LOMBARDS (LIVE REPORT)

J’avoue ne pas savoir grand-chose sur l’artiste Jon Batiste jusqu’au soir du 4 juin 2021 quand l’émission Quotidien a la bonne idée de le  faire venir pour interpréter la chanson « I need you » en live (qui me fait swinguer sur mon canapé)  et surtout l’interviewer ( à revoir ICI) en tant que compositeur talentueux de la B.O. du dessin animé « Soul » signé  Disney avec lequel il a gagné l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure musique de film. Il présente également son album « We are » qui est disponible sur les plateformes digitales  en France.

Le personnage me séduit d’emblée : il est spontané, souriant, bouge comme personne, il donne la pêche, il respire la bienveillance et la musique transpire de sa personne. Durant l’interview, on apprend que son grand-père parlait français, et qu’il veut rendre plus actuel ce qui s’est fait ses 400 dernières années en musique. La musique est pour lui une langue universelle qui vient du fond du cœur, où tout le monde peut s’y retrouver. Quand on lui dit qu’il est ultra doué, il répond modestement qu’ il faut prendre le don qu’on a reçu à sa naissance, le transmettre aux gens et « se remuer un peu le derrière » !

Pour lui, le Jazz, c’est la vie, c’est ce qui se passe, c’est la spontanéité, quand  on rencontre une personne magnifique, on voit quelqu’un qu’on a jamais rencontré auparavant,  on a une super conversation avec elle, si on a une mauvaise journée, c’est ça le Jazz. Il a pour projet de monter une comédie musicale  sur Jean Michel Basquiat à Broadway. Il évoque également la fanfare de St Augustine High School qui figure  dans la chanson « We are ». C’est un lycée un peu spécial où la majorité des personnalités politiques, des musiciens, de grands entrepreneurs de la communauté noire de New Orléans sont passés par là.

 À 34 ans, Jon Batiste  a déjà un parcours atypique et riche. Diplômé de la prestigieuse Julliard School of Music, ce New-Yorkais – qui a d’ailleurs inspiré le personnage principal de Soul – est considéré comme le nouveau prodige de la musique. Jon Batiste sait tout faire : pianiste virtuose, compositeur, chanteur, chef d’orchestre, directeur musical, éducateur et personnalité de télévision, Jon Batiste a passé sa carrière à ramener la musique à ses racines : proche de son public. Il a développé une aisance dans la musique jazz et populaire en collaborant avec Wynton Marsalis et Prince. En 2015, il est nommé d’orchestre et directeur musical du talkshow « The Late Show With Stephen Colbert ». Un nouveau tournant s’offre à lui en 2020 en apparaissant à plusieurs reprises dans la bande originale du film d’animation « Soul » (Pixar), ce qui lui vaut de nombreuses récompenses aux Grammys, aux Golden Globes, aux BAFTA et bien d’autres, aux côtés de Trent Reznor et Atticus Ross.« WE ARE » (Verve Records), le dernier album studio de Jon Batiste parait en mars 2021.

Un opus qu’il proclame comme « le point culminant de sa vie jusqu’à aujourd’hui », hautement acclamé par le New York Magazine, Entertainment Weekly ou encore Forbes. Muni de ses cuivres et d’une voix groovy sans pareil, il affirme un projet rempli d’ondes positives dépassant les limites des genres musicaux du jazz et de la soul.

C’est donc avec une certaine impatience que j’attendais de voir Jon Batiste sur scène à Paris. Quand la date du 14 octobre au Badaboum est tombée, c’était comme un espoir inattendu de le voir enfin en live. Mon ticket pris, j’ai compté les jours qui me séparait de ce concert tant désiré. Patatras, et O désespoir, quelques jours avant, son tourneur annonce l’annulation de la date. Cela n’empêche pas Jon Batiste de venir en France pour faire la promotion de son album, et en particulier du single We Are (Montmartre remix, ça ne s’invente pas …) sur lequel il chante en duo avec Abi Bernadoth (vainqueur de The Voice) qui a chanté également un titre sur la bande annonce du film « Soul ».

Il effectue depuis le 14 octobre sa promo à Paris en télévision  (C’est à Vous sur France 5) et en radio (TSF Jazz) qui m’apprendront qu’il envisage de faire un secret show à Paris, qui sera annoncé uniquement sur les réseaux sociaux. Autant dire que tel un petit Poucet, j’ai regardé pendant un moment les dits réseaux pour ne pas louper le concert de ce talentueux artiste. C’est finalement pas un mais 3 secrets shows qui auront lieu en une seule soirée, avec la complicité de son ami et artiste Jemel McWilliams.

C’est sur celui du Duc des Lombards (qui est l’un des premiers clubs qui  l’a accueilli en France), que je jette mon dévolu, après avoir eu la chance de m’inscrire (il a fallu être très  rapide) sur la guest-list du Duc ouvert spécialement pour cet évènement spontané. Il fallait aussi être assez accro à sa musique pour venir au Duc des Lombards passé minuit et écouter cet artiste singulier.

Bien m’en a pris, car cette soirée au Duc des Lombards s’annonce comme une pure folie. Alors que je m’attendais à un set somme toute classique piano/voix et chœurs, qu’elle ne fut pas la surprise pour le public de voir arriver le trompettiste  Ibrahim Maalouf (qui venait de terminer son set au Duc), le chanteur Matthieu Chedid à la guitare, accompagné de Tiss Rodriguez à la batterie, de Theon Cross au tuba et de deux créatures absolument divines aux chœurs, les artistes DeSz et Susan Carol.

Jon Batiste ne passe pas inaperçu : longiligne, coiffé de mini dreadlocks dressés sur la tête,  habillé pour la circonstance avec un pantalon rayé noir et blanc en satin, avec des bottines argentées, une chemise blanche et un blouson noir ajouré. Il s’installe naturellement au piano, son instrument favori, sur lequel ses longs doigts (et ses mains incroyablement longilignes)  glissent comme une vague sur la mer. Il est ultra souriant, visiblement très heureux d’être au Duc avec ses guests. Il dévisage avec curiosité  le  public venu spécialement le voir ce soir. Theon Ross, suivi par  Ibrahim Maalouf ouvrent le bal, puis ensuite par Matthieu Chedid à la guitare pour une intro musicale qui met toute suite dans l’ambiance. Le public est au taquet, et une multitude de téléphones portables se dressent, pour ne rien louper de ce moment mythique. La température dans le club commence doucement à monter.

Jon Batiste est certes  un virtuose sur son piano mais l’est aussi au contact des différents musiciens qui l’accompagnent ce soir. Il s’amuse comme un fou sur son piano, j’ai moi-même du mal à suivre ses doigts si rapides sur l’instrument, et pour tout dire, il  ne restera pas très longtemps assis sur son siège pour pouvoir profiter de chaque parcelle du concert. D’ailleurs, après avoir échauffé le public, le concert prends une autre dimension, quand il se met à chanter (une voix de dingue), qu’il mêle au gré des improvisations des solos au piano entre R&B, Soul et même un peu de Chopin ! Son visage est comme un livre ouvert : il regarde et reste connecté avec le public le plus possible, fait des grimaces, il se lève pour prendre son mélodica et entraîner le public à sa suite. Ne tenant plus, le public finit par se lever, à battre des mains,  à chanter en chœur sur Freedom et autres compositions que Jon Batiste nous donnent généreusement ce soir.

Copyright / Tous droits réservés : Astrid Souvray / Pirouettes Sonores

Pour autant, Jon Batiste sait laisser toute la place à Matthieu Chedid et sa guitare, ou à Theon Ross au tuba et sa comparse au saxophone pour des solos ébouriffants. Les moments  les plus  intenses viennent aussi de la participation de deux demoiselles, DeSz et Susan Carol qui officient aux chœurs, donnant une touche à la fois féminines et sensuelles, et toute sa vérité Soul aux morceaux joués avec ces messieurs. Jon Batiste nous laisse peu de répit en fait : nous vibrons tous au rythme des morceaux, de sa voix unique, des scats brillamment délivrés, des vibrations  intenses des solos de guitare électrique  improvisés par Matthieu Chedid, du souffle impressionnant du tuba de Theon Ross, des duels de vocalises Soul et mielleuses de DeSz et Susan Carol, et tout ce beau monde en se regardant d’un seul coup d’œil sait exactement où trouver sa place.

Le temps file vite, et après les présentations d’usage, Jon Batiste dont l’énergie semble sans cesse décuplée se lève, fend le public du Club  et entraîne avec lui musiciens et choristes dans la rue des Lombards. A ce moment précis, je crois que le concert est fini, mais en fait non. Comme s’il se sentait chez lui, à la Nouvelle-Orléans, Jon Batiste joue avec son mélodica, reprend Freedom et rassemble les  gens  dans la rue qui n’en croient pas leurs yeux et ni  leurs oreilles. Matthieu Chedid est souriant et médusé. Tout le monde dans le club se précipite dehors pour ne pas en manquer une miette. C’est comme si Jon Batiste voulait recréer le « Nola Spirit » (l’esprit de la nouvelle Orléans)  dans une fanfare Jazz improvisée, dans la plus pure  tradition des » Marching band » louisianais. Avec ses musiciens et choristes, il se déplace en tête du défilé, et entraîne qui veut bien le suivre  dans le rythme et la convivialité. Bientôt, un attroupement commence à grossir dans ce quartier de Chatelet qui ne dort jamais.

L’ambiance est totalement folle ! Des personnes qui ne connaissent pas l’artiste me questionnent et veulent savoir qui c’est. Je ne me fais pas prier pour lui faire sa publicité. Avant que cela ne devienne un rassemblement plus fou, Jon Batiste retourne dans le club. Le concert se termine sur une note plus douce par la magnifique reprise de Billie Holiday, « God Bless the Child », interprété au piano voix par DeSz avec Jon Batiste. C’est un moment de haute volée vocale, à la fois apaisant et puissant, et avec une sincérité qui touche au cœur. Je réalise à quel point je viens de vivre un concert très particulier, très vibratoire, et absolument unique. Il y a beaucoup d’amour qui a été partagé ce soir. J’ai du mal à redescendre.

Après le show, Jon Batiste répond aux sollicitations avec beaucoup de générosité et de bienveillance. Dans un élan que je ne maîtrise pas vraiment, je lui fait un hug, comme pour le remercier d’avoir partagé ce moment très particulier. Si je n’ai qu’un seul regret, c’est de n’avoir pas eu un duo et la présence d’ Abi Bernadoth  sur le titre « We are ». Mais  la performance de Jon Batiste a été tellement incroyable ce soir que je ne peux pas lui en vouloir. Indéniablement, Jon Batiste aime Paris et Paris le lui rend bien !

Découvrir les photos du concert (Copyright / Tous droit réservés : Astrid Souvray / Pirouettes Sonores) ci-dessous : (cliquer sur une photo pour faire défiler la galerie)

Retrouver Jon Batiste sur le web :

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Jon Batiste a sorti récemment le single « Sing » en duo avec Tori Kelly :

STROMAE, Retour Gagnant avec « Santé »

Santé signe le grand retour musical de Stromae et vient rompre un silence qui durait depuis 2018 et la sortie de Défiler, bande originale du premier fashion show de Mosaert, son label créatif et pluridisciplinaire. Dans ce titre, Stromae rend hommage aux invisibles, à ces héros discrets qui peuplent notre quotidien, trop rarement remerciés. Une prévenance qui n’est pas sans évoquer les applaudissements adressés chaque soir au personnel soignant lors du premier confinement.

Même s’il n’entend pas se limiter à une catégorie d’individus en particulier… « Je parle en effet de gens qui exercent des métiers assez durs comme infirmières, boulangers, marin pêcheurs, mais je cite aussi les pilotes d’avion. En fait mon but c’est de célébrer ceux qui bossent quand nous on fait la fête. » Même du haut de ses 4 millions d’albums vendus pour Racine Carrée, de ses 6,5 milliards de lecture en streaming, de ses innombrables récompenses (Victoires de la Musique, NRJ et MTV Awards, etc.) l’interprète de Papaoutai et Formidable n’a rien perdu de son empathie, ni de sa sincérité pour l’exprimer.

« Santé » est un superbe hommage aux « premiers de corvée », à célébrer encore et toujours et pas juste pendant les différents confinements lors de cette pandémie.

Loin d’être anonyme et impersonnel, l’hommage rendu dans Santé trouve ses destinataires à travers quelques prénoms fleurant bon la vie de tous les jours, Arlette, Rosa, Albert, Céline. Serveuse, femme de ménage ou vendeur, il lève son verre en leur honneur tout en invitant à prolonger le toast sur un rythme qui nous porte vers ces lointains ensoleillés dont rêvent ceux pour qui l’horizon est souvent barré de gris. Avec son beat au tempérament latino américain entre cumbia et reggaeton, Santé fait d’une quête de dignité à  un vrai moment de fête.

Pour écouter le nouveau single de Stromae sur les plateformes : (cliquer sur l’image)

Le clip vidéo de « Santé »a été publié en première mondiale le 14 octobre à 18h :

Découvrir les paroles de Santé :

A ceux qui n’en ont pas

Rosa, rosa,

Quand on fout le bordel, tu nettoies.

Et toi, Albert,

Quand on trinque, tu ramasses les verres.

Céline, bataire,

Toi tu t’prends des vestes au vestiaire.

Arlette, arrête.

Toi la fête tu la passes aux toilettes.

Et si on célébrait ceux qui ne célèbrent pas.

Pour une fois, j’aimerais lever mon verre à ceux qui n’en ont pas.

A ceux qui n’en ont pas.

Quoi les bonnes manières ?

Pourquoi j’f’rais semblant. Toute façon elle est payée pour le faire.

Tu t’prends pour ma mère ? Dans une heure j’reviens, qu’ce soit propre, qu’on puisse y manger par terre.

3 heures que j’attends, franchement.

Il les fabrique ou quoi ?

Heureusement qu’c’est que deux verres.

Appelle-moi ton responsable

Et fais vite, elle pourrait se finir comme ça ta carrière.

Oui célébrons ceux qui ne célèbrent pas.

Pour une fois, j’aimerais lever mon verre à ceux qui n’en ont pas.

A ceux qui n’en ont pas.

Frotter, frotter,

Mieux vaut ne pas s’y

Frotter, frotter.

Si tu n’me connais pas.

Brosser, brosser,

Tu pourras toujours te 

Brosser, brosser.

Si tu ne me respectes pas.

Oui célébrons ceux qui ne célèbrent pas.

Pour une fois, j’aimerais lever mon verre à ceux qui n’en ont pas.

A ceux qui n’en ont pas.

Pilotes d’avion ou infirmières

Chauffeurs de camion, hôtesses de l’air

Boulangers ou marins-pêcheurs 

Un verre aux champions des pires horaires

Aux jeunes parents bercés par les pleurs

Aux insomniaques de profession

Et tous ceux qui souffrent de peines de cœur

Qui n’ont pas le cœur aux célébrations (bis)

Stromae sera de retour sur scène en 2022.

CLARA MALATERRE A LA MANUFACTURE CHANSON (LIVE REPORT)

Après avoir écouté le nouvel EP « Points Cardinaux » de Clara Malaterre ces dernières semaines, comme je me l’étais promis,  je me suis rendue à la Manufacture Chanson à Paris le 8 octobre dernier pour assister à la release party de son album 5 titres. Découvrir les chansons d’un artiste sur scène est important. C’est là que l’artiste délivre ce qu’il est réellement au-delà de la production discographique qui peut gommer parfois les aspérités nécessaires à la découverte de sa démarche artistique. Le seul endroit où leurs mots, leurs notes, leur propre expression deviennent justes est donc en live.

 La Manufacture Chanson, située dans le quartier du Père Lachaise à Paris est une vraie Maison d’Artistes. Depuis 1983, leur ambition est de proposer un lieu dédié à la chanson. La chanson sous toutes ses formes, quelle que soit son origine, sa langue ou son style. Ce lieu a accompagné de nombreux artistes de chanson française, qui  s’y rencontrent, y cultivent leur créativité, partagent leur passion et développent leurs savoirs. C’est d’ailleurs ce lieu qui produit le concert de ce soir, sous la houlette du maître des lieux, Stéphane Riva  et dans lequel Clara Malaterre a fait une résidence de 3 jours pour développer son projet scénique en particulier.

Ce lieu intimiste accueille une cinquantaine de personnes, et le concert de ce soir affiche complet. C’est un public très large qui va de 5 à 77 ans, composé de curieux comme moi, de sa famille et d’amis qui sont venus soutenir la jeune artiste. C’est la première fois que Clara Malaterre se produit en trio pour présenter ce nouvel EP Points Cardinaux. Elle démarre le set par la présentation des personnes qui l’ont accompagné jusqu’ici : Stéphane, Tristan son coach, Sébastien au son et Maxime à la vidéo. Elle présente également ceux qu’elle appelle, « son épopée sauvage » qui l’accompagne ce soir sur scène : Nicolas Delaffon (guitare, mandoline) et son acolyte de toujours, qu’elle nomme affectueusement son bras droit, son poumon gauche, sa cover Basse, Arthur de Barochez (guitare basse). Ce trio guitaristique va mener le concert tambour battant pendant une grande partie de la soirée, même si Clara Malaterre s’octroie un espace solo pour présenter quelques chansons en guitare-voix acoustique.

La chanson « Peaux », issue de son EP « Portraits » ouvre le bal. L’ambiance est jazzy (j’adore son scat, ses onomatopées et le picking des guitares), ses guitaristes font chœur avec elle et plantent le décor chaleureux et bienveillant de ce concert. Après des applaudissements nourris, Clara Malaterre enchaîne sur deux morceaux de son EP « Points Cardinaux » : d’abord la chanson « Grandeur Nature », dans laquelle elle nous embarque dans un voyage intimiste et joyeux. Une sorte d’invitation céleste vers ses paysages qui la façonnent. D’ailleurs, elle invite le public à se joindre à elle pour reprendre le refrain « Et, je rêve » en chœur sur sa voix de tête qui nous attrape.

Puis c’est la chanson, « l’Etang », où nous basculons dans un monde hyper mélancolique. Arthur de Barochez imprime cette ambiance triste en jouant de l’archet sur sa guitare, qui évoque la noirceur des souvenirs, comme une nature morte, et qui nous transperce l’âme par des mots forts : « Sans M, Famille se dit M, l’enfance est un couteau dans le cœur » … Ce chaud-froid nous démontre la lucidité, une certaine gravité dans cette chanson, qui monte crescendo, pour redescendre en douceur et décuple les émotions. « J’offre ces questions au vent, je ne retournerais plus à l’étang ». Avec ces mots qui traduisent la fin de l’enfance, Clara Malaterre nous cueille littéralement. C’est déjà le premier moment fort de la soirée. Le ton est donné. Clara Malaterre ne triche pas avec ce qu’elle est, ce qu’elle ressent, ce qu’elle veut transmettre. Le retour du public est nourri à la hauteur de cette bouleversante chanson.

Le morceau « Marwa » qui suit donne une autre facette de la personnalité de Clara Malaterre. Elle fait partie de cette jeune génération, qui est profondément touchée par les injustices, qu’elles soient faites aux femmes, à la liberté d’aimer qui on souhaite, à la situation des étrangers, et à ce monde qui se divise entre le Nord et le Sud. Elle porte la voix de ceux que l’on entends pas. Marwa décrit une situation vécue par une ancienne camarade d’université et est chanté par Clara avec son accord. Un passage à la frontière lors d’un voyage en Angleterre peut s’avèrer difficile à vivre. Produire ses papiers d’identité aussi, surtout s’il n’a pas le même sens pour tout le monde. Ce laisser voyager/passer pour les uns devient un laisser galérer/crever pour les autres. Ces 2 faces d’une même situation devient différente à cause de sa nationalité, de sa couleur, de son genre. Ce privilège de ceux du Nord devient une absurdité pour ceux du Sud. Le jeu et l’interprétation de Clara sont saisissants et éclairent les esprits encore mieux que certains discours entendus récemment.

Après cette chanson longuement applaudie par l’auditoire présent, c’est le moment choisi par Clara pour parler en solo des textes et des chansons qui lui tiennent à cœur. Ses deux acolytes s’éclipsent de la scène et elle s’empare d’un livre, celui d’Emilie Hache, intitulé « RECLAIM » (qui est un recueil de textes éco-féministes). RECLAIM signifie « se réapproprier », la terre, son corps et le lien avec le Vivant. Elle lit le poème de Suzane Saxe, « Une question stupide », tel un credo de l’écologie-féminisme. Ce mouvement, né dans années 80, lutte contre l’exploitation des femmes et de la nature, qui selon elles précèdent de la même logique de domination des hommes sur les femmes et sur la nature par l’instauration du système patriarcal. Ce mouvement prône le soin aux plus vulnérables, aux autres et à l’accueil des émotions. Clara Malaterre affirme ses convictions, comme une gentille sorcière des temps modernes qui lutte dans ce monde abîmé. Cette lecture, c’est la force de Clara pour ouvrir les yeux sur des sujets importants, d’avoir cette lucidité sur le monde d’aujourd’hui, et de provoquer une forme de mobilisation joyeuse sur ses préoccupations par le chant et la poésie. Après ce passage très applaudi, pendant qu’elle accorde sa guitare, Clara continue le dialogue avec son public, parfois de façon humoristique. « Ce public, agé de 4 à 92 ans, qui tousse tous pareil ».

Elle a envie de chanter des chansons d’amour et celle qui arrive est particulière. « Nature Boy », c’est la première reprise de ce concert merveilleusement chanté par Nat King Cole, qu’elle interprète d’abord en français. Elle imagine un garçon qui rêve d’être aimé et d’être aimé en retour. Au fur et à mesure, ce garçon imaginé prend une autre allure, de ceux qui se réinventent sans se soucier du genre, à l’image de Suzy Solidor, un symbole de la garçonne des « Années folles », à laquelle Clara Malaterre semble faire référence. Cette reprise acoustique, est comme une belle signature personnelle, vocalement en voix de tête qui devient très rythmée. Une belle respiration musicale et une improvisation sur le refrain à la fin, avec la connivence du public que Clara invite à chanter avec elle.

Sa communion avec le public est un des marqueurs du concert. Elle dialogue constamment et beaucoup entre les chansons, raconte des histoires pendant qu’elle s’accorde (beaucoup à mon goût) et qu’elle décrit avec humour comme « un concerto pour 36 cordes ». On apprend aussi que sa guitare s’appelle Baby, son harmonica, Oscar, que la taille de la guitare ne fait pas le son et qu’elle connait quelqu’un qui nomme ses pinces à linge. Rires de la salle. Bref, on ne s’ennuie pas une minute avec elle. Cette atmosphère bienveillante et bon enfant fait que l’on se sent comme faisant partie d’une grande famille.

Avec le titre « Sœurs », Clara tranche dans cette ambiance, pour raconter un moment mélancolique de ce voyage d’Eglantine et Suzanne. Ces 2 sœurs aventurières qui prennent la mer comme un long voyage douloureux qui prend aux tripes pour celui qui écoute. Chaque mot de cette chanson à tiroirs incite l’auditeur à voir plus loin que la première lecture.

« Assumer l’un et l’autre pour mieux le/se réinventer, sans se soucier du genre. « 

Clara Malaterre

C’est ce à quoi Clara s’attelle quand elle décrit dans son EP « Points Cardinaux », l’amour pour fil conducteur, qu’il soit filial, amoureux, intime comme un parcours initiatique à geographie variable. C’est le propos des chansons « Kreuzbergstrasse »  et « San Francisco » (qui voir revenir sur scène son duo de musiciens). Le premier morceau est enjoué, comme une soirée au feu de camp, avec un jeu d’harmonica bien sympathique. Le second morceau est à mon avis le clou du spectacle que j’attendais. Après un ultime accordage de guitares (oui, oui), une belle intro façon slide, le son du vent qui résonne comme un voyage au long cours et nous voila embarqué en Californie, dans cette ville emblématique du mouvement LBGT américain, à laquelle elle mêle des souvenirs amoureux personnels en miroir avec ceux des habitants du quartier Castro, lieu symbolique du mouvement lesbien des années 70 et 80. Comme elle le chante « Dans ce quartier où tant d’autres comme nous se sont aimés », c’est une page d’histoire qui se mélange aux souvenirs de Clara. L’atmosphère est prenante et culmine quand Nicolas et Arthur chantent en chœur le refrain « Californie / Sans Francisco ». Je suis soufflée. Il n’y avait pas de meilleure manière pour terminer son set en apothéose sous les bravos et les applaudissements sans fin du public.

Ce dernier réclame à corps et à cris un rappel. Avant de faire ce rappel, Clara tient à nous présenter Céleste Gangolphe au premier rang, qui n’est autre que la graphiste (et sa soeur, coeur avec les doigts) qui a illustré avec de superbes dessins la couverture de ses EP et le livret du dernier « Points Cardinaux ». C’est l’instant promo du concert qu’elle aborde avec humour « Si vous voulez repartir avec un dessin, vous pouvez repartir avec un dessin », et de même avec son dernier album. Ce sera un rappel sautillant et joyeux avec les titres « Un Dimanche à Cushendun » et « Juliette ». Le temps de raconter une anecdocte dans un pub en Irlande, nous remuons nos mains et nos pieds  à tue-tête sur ce morceau instrumental joyeux où les guitares sont les maîtres du jeu. Puis, c’est « Juliette, qui est à l’Ouest » qui invite au lâcher prise et à la danse. Les onomatopées sur JU-LI-ET-TE avec son bassiste sont surprenants et invitent à la fin à chanter avec eux en chœur. Un vrai moment de partage qui fait du bien !

Comme le public réclame un bonus, Clara Malaterre ne se fait pas prier pour donner ce bonus-bonus ! Elle reprend « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » de la grande Juliette Gréco, qu’elle interprète à sa manière, naturelle, gaie, avec des Doo Wap Doo Wap inattendus et une fin lyrique sur une voix de tête étonnante. Le public chante et est heureux. Une petite fille s’avance avec sa maman pour lui offrir des roses. C’est donc ça un concert de Clara Malaterre, un moment magique, festif, bienveillant, bourré d’émotions, qu’on est pas prêt d’oublier.

Et comme le dit si bien l’artiste pour conclure cette si belle soirée : « Et surtout, revenez ! ». Je crois bien que je ne me ferais pas prier ….

Si vous voulez découvrir l’univers de Clara Malaterre, ses prochaines dates de concert sont :

Photos du concert – Copyright/droits réservés Astrid Souvray / Pirouettes Sonores

(cliquer sur une photo, pour faire défiler la galerie)

=> Envie d’en savoir plus ? la chronique de l’EP « Points Cardinaux de Clara Malaterre, à (re)lire ICI